Les IMPATIENTES

Le Covid-19 marque un tournant dans la perception que nous avons de la vieillesse. Celle-ci étant déjà grandement dissimulée et dé-personifiée par le traitement institutionnel et ses mécanismes de réification1 intrinsèques. L’épidémie à laquelle la société occidentale continue de faire face révèle à nouveau son incapacité à offrir une vie et une fin de vie digne à nos aînés. Bien évidemment certaines maisons de retraite étatiques ont proposé en amont des alternatives via notamment le modèle suédois Tubbe qui propose de remettre les désirs des résidents au premier plan de l’organisation interne. Toutefois soumis à la règle du « tant que faire se peut », les désirs des personnes âgés n’ont bien que peu d’écho vis-à-vis des nouvelles règles sanitaires. Surtout à l’extrême lorsque ces désirs sont d’essence évasive ou morbide : les blouses blanche n’ont plus d’autres choix que de fermer à clés les fenêtres des chambres ou d’installer des portes avec digicode, si ce n’est déjà fait. Quand la maison de retraite devient prison, reste alors la mort symbolique, soit le développement d’une démence sénile comme l’affirme le psychiatre Jean Maisondieu.

La mort est souvent perçue comme une libération pour une personne âgée en maison de repos et il est aujourd’hui socialement accepté qu’un homme ou une femme vieux ou vieille ne meure plus dans son propre lit et entouré de sa famille mais seul, isolé et sans faire de bruit2. Toutefois, la presse a révélé l’hécatombe de décès liés au Covid parmi la population âgée institutionnalisée ou non (43%) à laquelle, d’après témoignages, les soins hospitaliers ont été refusé. Les enquêtes suivront leur cours. Pour la première fois, le grand public entend parler de l’augmentation du syndrome de glissement3 en dommage collatéral immédiat. Une carence sociale serait-elle encore pire qu’un virus ? A défaut de vaccin, reste les antidépresseurs distribués en masse à l’heure actuelle dans les maisons de retraites. Pour la première fois aussi depuis longtemps, peut-être bien depuis la dernière épidémie qui a ravagé l’Europe, les familles, qui se sont inconsciemment appropriées la mort de leur parents4 se retrouvent à ne plus pouvoir vivre leur deuil décemment. Ce qui était invisible est redevenu, un cours instant, visible : aujourd’hui plus que jamais la fin de vie et la mort appartiennent à la médecine et à la science5 et cela nous a sauté aux yeux.

« La vieillesse n’étant pas une maladie, on aurait pu penser, certes naïvement, que la bouse blanche n’était pas de rigueur dans les maisons de retraites et bien si, et même, elles y sont légion. » Thierry Darnaud

La vieillesse n’a jamais eu la cote dans les sociétés industrialisées. On la représente de manière négative ou on ne la représente tout simplement pas. Les images positives liées à la vieillesse sont quasi-uniquement liées aux publicités en devanture des maisons de retraites ou en affiche de la prochaine Silver Economy Expo. L’économie grise rapporte et paradoxalement, c’est un des très rares cas où celui qui paye n’est pas celui qui prend les décisions.

« La société ne se soucie de l’individu que dans la mesure où il rapporte. Les jeunes le savent, leur anxiété lorsqu’il aborde la vie sociale est symétrique à l’angoisse des vieux au moment où ils en sont exclus. » Simone de Beauvoir.

La représentation des personnes âgés en institution relayée par la presse en ces temps de pandémie témoigne du processus de réification. On y voit souvent cette image d’un ou une vieillarde assise dans un fauteuil à l’intérieur d’une pièce blanche impersonnelle. Pour montrer l’actuel état d’urgence et de souffrance, la personne âgée, dans une posture inconfortable, est à moitié cachée par un soignant qui semble prodiguer ses soins à toute vitesse. Ce type d’image vue et revue nous raconte bien comment la personne âgée est considérée, certainement non volontairement par le journaliste et par son relais, dans notre imaginaire collectif : un objet de soins relégué à l’arrière plan. C’est à l’opposé de cette représentation que se situe le projet Home qui œuvre donc, inversement, à faire revenir la représentation d’une personne âgé déshumanisée en l’état de Personne, soit d’objet à Sujet.

Pour raconter la vie de ces hommes et femmes à l’intérieur d’un home, il faut pouvoir témoigner de la culture de cette communauté, de l’amitié et de l’amour qui subsistent et ainsi revenir à une histoire d’expérience collective de la vieillesse6. L’intention est de montrer une image digne de nos aînés. Mais sans pour autant écarter la question de leurs conditions de vie. Car dans les couloirs blancs carrelés d’une maison de retraite, la solitude et l’isolement suintent des murs. Dans bien des cas et ce, bien avant le Coronavirus, les familles ne venaient plus7. En suggérant cet isolement dans la plupart de ses images, je tiens à rendre justice à leur souffrance et à en témoigner. Car même si la situation de chaque personne est particulière, cela dit tout de même quelque chose de notre société : pourquoi ne sommes-nous plus capables de prendre en charge nos personnes âgées ? Comment peut-on infliger ça à nos aînés ? Comment peut-on s’infliger ça à nous-même ?

1 A propos de la réification : « Ces processus qui consiste à réduire, un humain au statut d’objet sont malheureusement souvent à l’œuvre dans les univers d’hébergement de personne dépendantes et ce sans que ceux qui les agissent en aient conscience. Les conséquences de la réification sont terribles puisqu’une fois la personne réifiée, elle n’est plus qu’une chose dont on doit s’occuper, elle a perdu son statut d’humain et avec lui toute dignité… » DARNAUD Thierry, Papé et sa maison de retraite, Lyon, Chronique social, 2012. p28.

2 « On meurt donc presque en cachette […] Cette clandestinité est l’effet d’un refus d’admettre tout à fait la mort de ceux qu’on aime, et encore de l’effacement de la mort sous la maladie obstinée à guérir. » ARIES Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en Occident. Paris. Seuil. 1975. p

3 Décompensation rapide de l’état général faisant suite à une affection aiguë qui est envoie de guérison ou qui paraît guérir. La personne semble consciemment refuser à vivre. Les causes : L’isolement social, la mise en institution, un deuil, à la suite d’une chirurgie (une maladie), conflit familiale (vente de maison…). https://www.infirmiers.com/pdf/syndrome-glissement.pdf

4 « Cette exagération du deuil au XIXe siècle a bien une signification. Elle veut dire que les survivants acceptent plus difficilement qu’autrefois la mort de l’autre. La mort redoutée n’est donc pas la mort de soi, mais la mort de l’autre, la mort de toi. » ARIES Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en Occident. Paris. Seuil. 1975 p53.

5 « A partir de la fin du XVIIIe siècle, nous avions l’impression qu’un glissement sentimental faisait passer l’initiative du mourant lui-même à sa famille – une famille dans laquelle il avait désormais toute confiance. Aujourd’hui, l’initiative est passée de la famille, aussi aliéné que le mourant, au médecin et à l’équipe hospitalière. Ce sont eux les maîtres de la mort, et on a constaté qu’ils s’efforçaient d’obtenir de leur malade un acceptable style of living while dying. Une mort acceptable est une mort telle qu’elle puisse être acceptée ou toléré par les survivants. ARIES Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en Occident. Paris. Seuil. 1975. p63.

6 RICHELLE Sophie, Hospice, une histoire sensible de la vieillesse, Bruxelles, 1830-1914. Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2019.

7 « Le sentiment de honte qu’ils ressentent va alors se manifester de différente façon et ce en fonction de chaque personnalité. Il nous arrive de voir des enfants qui se sentent tellement coupable et jugés par les professionnels qu’ils n’arrivent même plus à franchir la porte des maisons de retraite. La culpabilité les empêche alors de se rendre auprès de leur parent mais ils sont décrit par le personnel comme absent voire indifférents puisqu’ils ne viennent jamais ! » DARNAUD Thierry, Papé et sa maison de retraite, Lyon, Chronique social, 2012. p148.